Francis Vallat, vous êtes un acteur incontournable dans le monde maritime, quel est votre parcours ?
C'est en fait un parcours assez simple, ou en tout cas cohérent je crois. A l'aube de ma vie professionnelle, et après mes études (IEP, DES droit, licence es-lettres) je ne voulais travailler qu'avec une entité ayant un lien avec la mer. C'était ma seule "exigence". J'ai donc été armateur pendant une petite trentaine d'années (armateur pétrolier et fier de l'être, au top de la qualité mondiale après des années de travail). J'ai par ailleurs présidé l’Institut Français de la Mer pendant une dizaine d'années (jusqu’au 22 juin 2010) et où je continue de "superviser", à la demande de mon successeur Eudes Riblier, les questions de sécurité maritime. L’IFM est, comme vous le savez, une organisation reconnue d’utilité publique qui a vocation à se préoccuper de l’intérêt général maritime de la France, et qui entre autres publie la « Revue Maritime » et co-organise « Les Mardis de la Mer et des Français », tout en affichant une attention particulière à la qualité et à la sécurité maritime.
En fait je n'ai jamais cessé de me battre pour la qualité et la sécurité maritime, j'ai représenté la France depuis fin 2002 - donc là aussi depuis l'origine- au Conseil d’Administration de l’Agence Européenne de Sécurité Maritime, Conseil dont j'ai été en 2005 Président en exercice et dont j'ai été Vice Président pendant 6 ans. Pour moi l'année la plus "fondatrice" a été 1990, puisque c'est celle où j'avais demandé solennellement et publiquement que les Autorités déclarent la guerre aux navires poubelles. D'ailleurs la plupart des articles et contributions que j'ai écrits, tant en France qu’à l’étranger, portent essentiellement sur la sécurité maritime
L'Institut Français de la mer a par ailleurs été à l’origine de l’organisation « Le Cluster maritime français », que je préside depuis le début (2006), et dont la vocation est de rassembler les énergies et d’essayer de développer synergies et solidarités entre entreprises de secteurs « mer » différents.
Aujourd’hui comment qualifieriez vous votre métier ?
Dévorant, mais passionnant et enthousiasmant comme tous les métiers fondés sur l'esprit de service, et celui-là l'est au plus haut point. La grandeur et la servitude de l'équipe du Cluster Maritime Français ce sont le service de tous les acteurs qui lui font confiance, de la France Maritime en général, et le combat pour que vive de plus en plus vigoureusement une "Place maritime française" dynamique et reconnue.
Le Cluster Maritime, c’est une belle idée et une magnifique réalisation, à quoi sert-il, quels sont ses objectifs prioritaires, qui sont ses membres et quel intérêt y trouvent-ils ?
Originellement il s'agissait, et cela reste une priorité, de promouvoir le dynamisme de la France maritime marchande et des "talents maritimes" professionnels de qualité, y compris sous l'angle si important du développement durable. A fin 2011 le Cluster comptait 250 sociétés, fédérations et organismes professionnels de toute nature, d'absolument tous les secteurs maritimes, en plus de la Marine Nationale. Un peu moins de 4000 dirigeants et cadres avaient travaillé dans ses groupes de "synergie" depuis fin 2006 (groupes de travail "transversaux" créés périodiquement pour traiter de problématiques communes à nombre de ses membres, et qui lui donnent à la fois une doctrine et mille occasions concrètes d'agir dans tous les domaines, généraux mais aussi particuliers). Par ailleurs environ 230 responsables maritimes privés et publics se rencontrent toutes les six semaines chez lui. Et enfin plus de 1300 participent maintenant régulièrement aux Assises de la mer tenues chaque année dans un port de France (et subsidiairement 350 coureurs et supporters issus de ses rangs ont participé en octobre aux "20 kms de Paris" dans "l’Equipe de France du maritime"!).
Le Cluster participe aussi activement au développement du « Réseau des Clusters Maritimes Européens », créé à Paris en 2005 (dans nos bureaux), dont je suis depuis novembre 2011 le président après en avoir été depuis l'origine vice-président cofondateur. Le Cluster agit enfin pour une coopération complémentaire approfondie avec la Marine Nationale …
Comme le disait un parlementaire : "le CMF est le rassembleur et le porte-voix du monde maritime....Il est aussi [devenu] le lieu essentiel d'échanges, de recherche permanente de synergies, d'élaboration de visions stratégiques pour l'avenir....". Mais c'est en fait le Secrétaire Général de la Mer qui en octobre résumait le mieux son ambition et le rôle que nous voulions pour lui en le fondant, je cite : "Les années récentes ont vu la montée en puissance formidable du CMF, rassemblant au delà des intérêts économiques, structurant sa doctrine, réclamant une "vision pour la mer"...
Pouvez-vous nous donner des exemples de réalisation concrète du cluster et ses projets à venir ?
Pour ne prendre qu'une période récente, le Cluster a joué un rôle dans toutes les avancées de l'année 2011: promotion et confirmation de l'importance - pour l'économie maritime française - du Livre Bleu résumant la stratégie maritime pour la France; lancement du premier appel d'offres pour les Eoliennes; processus de création des Instituts d'Excellence pour les Energies décarbonnées; mise en place du CORICAN en matière de recherche et innovation ; dimension maritime dans les "investissements d'avenir" ; Conseil de la Mer et du Littoral ; Conseil Interministériel de la Mer à Guérande. Et surtout annonce d'un grand débat annuel au Parlement sur la politique maritime (il s'agira d'une occasion unique pour les professionnels et donc pour le CMF - qui réclamait vigoureusement cet outil de suivi - de "vérifier" la pertinence et la mise en œuvre de la stratégie maritime pour la France, d'en discuter le contenu ou les faiblesses).
A cela il faut naturellement ajouter les dossiers particuliers que nous traitons en permanence pour la défense des intérêts de nos membres, dans le cadre d'un dialogue ferme mais constructif avec les Pouvoirs Publics, et bien sûr sans jamais oublier l'intérêt général du pays. Ce sont aussi bien des sauvetages d'entreprises que des actions favorisant l'avancée de leurs initiatives dans tous leurs domaines d'actions. Tout dossier est traité, et je crois pouvoir dire qu'aucun n'est resté sans que quelque avancée soit réalisée (sans pour autant que le succès absolu soit toujours au rendez-vous final bien sûr !).
Quelle est la spécificité du monde maritime français, est-il en crise, est-il bien armé face à la concurrence internationale ?
Je dirais que le monde maritime français reste encore trop méconnu (nul n'est prophète en son pays et en plus la France est un pays fondamentalement et culturellement attaché à la terre, à la propriété, au fief !), même si cela est en train de changer (heureusement car nous sommes encore à l'aube du siècle qui sera le plus maritime de l'histoire de l'humanité !). Méconnu car qui sait que quantitativement et qualitativement notre secteur maritime figure parmi les leaders mondiaux? Qu’il représente plus de 300 000 emplois directs (plus que toute l'industrie automobile équipementiers compris) ? Que ce chiffre monterait à un million si on y ajoutait le tourisme du littoral et les industries portuaires ? Qui sait que là où il n'est pas en tête quantitativement il est exemplaire qualitativement, comme le sont sa flotte de commerce régulièrement classée au top de la qualité mondiale? Ou encore ses pêcheurs dont les représentants ne cessent dans l’ensemble d'agir pour une pêche responsable? Ou enfin nos ports qui vont, demain et sans nul doute, rejoindre cette cohorte ? Qui chez nous sait - ceci expliquant cela - que dans onze des grands métiers maritimes nous sommes dans le peloton de tête mondial (ce qui entre parenthèses n'est nullement ignoré par nos grands concurrents internationaux !). Ce sont dans le désordre l'armement de ligne, la construction navale civile et militaire à forte valeur ajoutée, les assurances maritimes, le courtage maritime en particulier d'achat et vente de navires, la classification, l'offshore pétrolier, le sismique, la recherche océanographique, la construction nautique et de plaisance, la marine de guerre (nationale), le financement du shipping...
Le marin français, comment est-il perçu dans le monde ?
Bon, voire très bon, mais peut mieux faire... Sachant que depuis des années maintenant nos marins sont essentiellement des officiers et des maîtres qualifiés (la mondialisation est passée par là)... Partout dans le monde sa qualité est reconnue, même s'il n'a peut-être plus tout à fait le rang qu'il avait encore il y a quelques années (à la fois parce que d'autres nations maritimes ont su s'adapter plus vite ou ont émergé). Mais avec la réforme des EMM (et même si l'on est loin du bout de la route), et des entités aussi dynamiques que la vôtre (je le pense vraiment !) le chemin est balisé, et le marin français à la capacité à redevenir le meilleur du monde.
Un commentaire particulier cependant sur ce qui peut vous paraître un détail mais ne l'est pas: le marin français continue de souffrir de son image (et ça n'est bien souvent pas qu'une image !) de mauvais anglophone. Or le problème n'est plus depuis longtemps de savoir s'il faut défendre le français à la passerelle (!!!) mais qu'au shipping international l'anglais a gagné la guerre. Ce point est mon dada car il touche aussi à la sécurité maritime, et il nuit - parfois injustement - à la réputation de nos bons navigants.
Enfin peut-on dire aujourd’hui que Francis Vallat est un homme heureux, fier de ce qu’il fait ?
Oui, on peut le dire... Si ce n'est - et ça n'est vraiment pas une coquetterie et encore moins un "passage obligé" - que je suis fier surtout des équipes « clusteriennes » sans lesquelles mon action eût été anodine. Je pense à notre équipe au Siège bien sûr, dont le dévouement est remarquable, mais aussi à notre formidable et actif conseil d'administration (une dreamteam) , et enfin à tous ces membres qui participent et animent ou font vivre nos groupes de travail. Enfin je dois un hommage particulier à mes amis co-fondateurs, chefs d'entreprise surchargés, qui pour la plupart sont encore là, et dont le soutien vigoureux ne se dément jamais.